Publié dans Libération, Rebonds, mardi 22 juillet 2003.
"La culture officielle a son siège à l'office du tourisme..."
La crise des intermittents a mis en évidence un constat : la culture n'est plus qu'une foire aux spectacles touristiques et télévisuels. Avec, à sa tête, un ministre des Finances.
Un jour, les poètes reviendront
Par Christian SALMON et Olivier PYS'il fallait reconnaître un seul mérite au mouvement des intermittents, ce serait celui d'avoir fait tomber les masques. Pour la première fois depuis la guerre, le Medef a surgi au premier plan d'un conflit entre l'Etat et les artistes. Au dire même du président de l'Assemblée nationale, c'est son «arrogance» qui aurait provoqué l'annulation de tous les festivals de l'été.
Celle du festival d'Avignon fera date. Elle signifie rien de moins que la fin de la politique culturelle incarnée depuis la guerre par des hommes aussi différents que Vilar ou Malraux. La fin du consensus qui allait des gaullistes aux communistes sur la nécessité d'un financement public de la culture, non pas au titre de «l'exception culturelle» mais bien plutôt comme une mission à part entière, «régalienne», de l'Etat tout comme la Santé, la Recherche, l'Education. Le ministre de la Culture, quelles que soient ses protestations (il aurait sauvé en le réformant le régime des intermittents), a collaboré jusqu'à l'insouciance avec ce contre quoi il avait mission de lutter. En s'enfermant dans une approche purement comptable d'un régime d'indemnisation, il a témoigné d'une surdité et d'une frivolité qui ne peuvent être comparées qu'à celles de Luc Ferry face au malaise enseignant.
C'est une cascade d'échecs dont le premier est de détruire le prestige du Théâtre au sens large, en tant que lieu du récit, ce récit lui-même paysage de la parole, cette parole, ultime refuge du sens. Comment en est-on arrivé là ?
Le processus dépasse le conflit des intermittents. C'est une vague qui court depuis vingt ans et emporte tout sur son passage, statuts, réseaux, volontés...
C'est le mot même de culture qui a laissé entrer dans sa définition trop d'éléments étrangers. L'art et la pensée progressivement refoulés, minorisés par la communication, le divertissement, le spectacle, le tourisme, le prestige et l'Audimat. Le ministère du même nom a perdu tout son sens, il n'est plus que l'arbitre et l'argus d'un marché, une sorte de conseiller financier et artistique des choix, choix qui se feront par les lois de l'offre et de la demande, elles-mêmes inféodées à la communication. En vingt ans, les subventions à la culture ont été progressivement détournées de leur sens. Elles ne sont plus considérées que comme des aides à un secteur en crise ou en cours de restructuration.
Aujourd'hui, un homme de théâtre, un créateur quel qu'il soit, doit faire une double allégeance aux lois du marché et à celles plus occultes encore de la météo politique. Sept ministres de la Culture depuis dix ans, des dizaines de conseillers en tout genre, plus ou moins éclairés mais envoûtés par la même passion triste, désespérante, qui veut que tout art soit transformé en spectacle : la musique contemporaine en musiques d'aujourd'hui, la littérature en foire au livre, le cinéma en turn over accéléré de stars, le théâtre en spectacle vivant (il y a donc un spectacle mort !) La rue de Valois n'est plus un lieu de résistance à la marchandisation de l'art ; elle l'orchestre et y collabore. Son credo, devenu la règle d'or de notre Loft culturel national : c'est le divertissement. Fête de la musique et du cinéma ! Fureur de lire ! Fête de L'Internet ! Rage festivalière... Défilés de têtes vides ! Le divertissement à tout prix. La fête tout le temps. Aucun projet culturel aujourd'hui n'a de chance s'il ne donne lieu ou accompagne une fête quelconque. Il est d'ailleurs significatif que le ministre de la Culture n'ait exprimé sa tristesse et même sa «révolte», non pas à l'endroit des créateurs et des acteurs, auto-interdits en quelque sorte, car ce n'est jamais facile de pratiquer l'autocensure. Mais à l'égard du public ! La seule chose qu'on respecte en ces temps où tout est privé. Pauvre public ! Privé de fête ! «La
mort dans l'âme !», a-t-on entendu ici ou là, après l'annulation du festival d'Avignon. Vraiment ? Vous le pensez ? Après le ministère de l'Intelligence, voici qu'on nous fait le coup de l'enterrement de l'âme. Pas moins. Silence en Avignon.
Mais rassurez-vous ! Ce n'est qu'une interruption. L'âme est éternelle ou simplement assoupie. Les intermittents ont interrompu le spectacle. Mais le spectacle ne s'arrête jamais. Il ne connaît que des intermittences. The show must go on ! Car l'agenda culturel recoupe celui du tourisme. Il ne faut pas prendre en otages les tour operators. La culture officielle a son siège à l'office du tourisme. La valeur ajoutée touristique de la culture : voilà la
dernière justification à notre existence d'artistes. Le mot de culture, en
perdant du sens, a gagné de la valeur marchande, équation sans surprise mais
aussi sans issue. On peut donc regarder benoîtement un ministère de la
Culture, via l'Unedic et d'autres hommes de paille, abandonner ses propres
droits comme il l'a fait auparavant, avec la déconcentration par exemple qui
aboutit à déléguer les choix culturels à des potentats locaux, qui
dispensent prébendes et subventions conformément aux lois du clientélisme
politique et électoral que l'on qualifie avec pudeur de culture de
proximité.
C'est ainsi qu'en vingt ans nous sommes passés de la politique culturelle à
la culture de proximité. Des organismes privés seront très bientôt en charge
de la culture dans le monde idéal de la communication et des loisirs. Une
culture qui s'est lentement préparée à son nouveau maître, en devenant
majoritairement muette, festive, décorative, sérieuse, pédagogique,
divertissante, etc., bref domestique.
La domestication des individus est devenue aujourd'hui le but même de la vie
en société. Car il ne s'agit pas seulement de substituer le divertissement à
la culture, et la culture à l'art mais d'expulser toute réalité de l'espace
social, de substituer l'exhibition à l'expérience, la télé-réalité au récit.
La télé-réalité est bien plus qu'un programme de télévision ; c'est le
programme intégré de toute la société ; absorber la réalité.
Programme-buvard. Brouiller les contours entre le vrai et le faux, la
réalité et la fiction. Un programme que Hanna Arendt qualifiait de
«totalitaire». Faire triompher partout les relations fantomatiques entre les
hommes. Empêcher à tout prix que se créent ce qui pour Kafka était
l'essence même de l'art et sa seule justification «les conditions d'une
parole vraie d'être à être». Là-dessus, le dernier Matrix est d'une
intelligence subtile, où le révolutionnaire (herméneute, guerrier, saint)
comprend qu'il est l'élément nécessaire à la recomposition de ce qu'il
combat, à savoir la perte du réel.
Toute aventure spirituelle est transformée en site Internet, le cinéma en
parts de marché audiovisuel, la philosophie en bar-tabac télévisuel, l'idée
en polémique, le tout dans un ballet hypnotique où le mot culture fait
office de lien, de brouillard, de mesure et finalement de police. De police,
puisque la liberté individuelle est transformée en liberté d'accès. Dans le
labyrinthe de la communication, le citoyen a accès à tout : en consommateur,
en touriste, en voyeur.
On verra donc inlassablement la communication chercher de nouvelles formes,
abuser du préfixe néo et affirmer que la mode (parce qu'elle est adoubement
de la mort) est le sel de l'avoir. Ainsi les écrivains dits subversifs
donnent des entretiens dans les journaux de mode, les créateurs de mode se
confondent et se confortent aux plasticiens, la publicité utilise le
spirituel et la valeur ajoutée du poème pour vendre des voitures mystiques
et des machines à laver silencieuses.
Rappelons-le, le théâtre, la littérature, l'art en général ne sont pas
réductibles à des phénomènes (culturels), à des secteurs (d'activité) à des
catégories (de salariés). L'art ne s'assied pas à la table de négociation.
La littérature est une quête, obscure et semée d'échecs, du récit perdu ; ce
que Jack London appelait le Sud de l'existence, ce pôle où l'expérience
coïncide avec son récit. Le théâtre est l'humain fait de masques et de
récits et de mots dans la pauvreté consubstantielle à sa présence. C'est ce
que ne peuvent pas et ne veulent pas savoir les cynismes dirigeants, c'est
ce qui est volontairement assimilé avec toutes les spectacularités vivantes
et mortes, pour le perdre dans le brouhaha des modes. Ce n'est jamais une
place centrale et dominante qui est réclamée par les gens de théâtre (à la
différence du monde audiovisuel qui prétend au monopole de la
représentation) ; c'est une toute petite place, minoritaire d'où il cherche
à recoudre le voile déchiré. Ce n'est pas de la résistance, c'est en deçà ou
au-delà d'un acte de résistance puisqu'il n'est jamais le fruit d'une
réaction, mais simplement l'écoulement d'une présence commune, qui ne sait
se dire autrement. Et c'est pourquoi la résistance ne saurait être politique
ou culturelle ni même seulement résistance mais insistance, persistance du
récit. Quelques fratries, ni obscures ni médiatisées, qui vivent ainsi, pour
la joie de dire des histoires, pour la jouissance des larmes, regardant le
mal et le bien avec la même passion du vivant. Et ce n'est pas le théâtre
tel qu'il devrait être mais tel qu'il est, amateur ou professionnel, savant
ou conformiste, il est toujours cette victoire de l'homme accédant à son
propre récit, une revanche de l'histoire individuelle sur la grande
Histoire, la broyeuse d'âmes. Il n'y a là aucun ordre de valeur, le débutant
fait le même geste que le maître, le maladroit assume la même part de
sacrifice et de rédemption que le talentueux. Il ne s'agit que d'être homme.
En un sens, c'est même le mauvais théâtre qui affirme pleinement le théâtre,
il n'est pas à la mode, il est exilé des assentiments, il est sans raison,
présent dans sa laideur, comme un courage inconcevable et discret.
Voilà ce qui est visé, cette persistance de la parole dans l'oralité.
L'oralité est la clef de notre avenir et le possible est certainement le
seul affluent de la poésie. Quant à cette éternelle puissance du récit, du
mythe, quant à cette vertu du lyrisme, elles restent imperméables à la nuit
de l'Occident. Elles brûlent sous la cendre. C'est cette dernière lumière
qui est dénoncée et combattue, surtout parce que sa présence, aussi
circonscrite soit-elle, rivalise avec l'armement de la communication comme
aucune autre forme d'expression. Mais qu'on le veuille ou non, il y aura un
grand siècle de théâtre, une jeunesse entière s'y reconnaîtra, il y aura une
grande aventure du théâtre et d'autant plus grande que la parole est
condamnée, le livre transformé en recette de bonheur, la littérature en
journalisme, l'image en icône et la politique en une vaste hypocrisie de
l'économie. Il y aura un grand siècle de théâtre et il y aura des poètes. On
peut se demander à qui ou à quoi réclamer un nouveau poète. A la mer, à la
nuit, au soleil, à l'amour ? Mais c'est peut-être la douleur de tout un
peuple dont on a défiguré la parole qui fera naître le poète. Le monde est
pauvre en pensée, mais il est riche en douleur, les nantis n'auront pas
l'avantage, et puisque nous serons bientôt, tous, le bétail d'un pouvoir
unique et invisible, nous aurons en commun aussi la parole de nouveaux
poètes. Il n'y a pas d'autre définition de l'espoir.
"Expliquer la réalité dramatique de nos fonctionnements".
Entretien avec Antoine Perrot, président de la Fédération des réseaux et associations d'artistes plasticiens
LE MONDE | 18.09.03 |