JUILLET.

13.

Et sur la roche ronde, chaude, grisâtre, parfois noire à l'emplacement des anciens lichens, un peu de soleil sur les pages, l'ombre qui se déplace avec ma main, je voudrais la dessiner, l'écrire sur le texte, avec les oiseaux, le vent un peu froid, une petite île ce rocher, une forêt de fougères, le mot de Ponge sur les mousses et la stupéfaction des rocs, une belle image, les mousses se sont arrêtées, comme une armée tassée, précipitée, impuissante, aux pieds des parois, avec l'ombre le froid, et ces trois fils qui rejoignent les pylônes, une grande trouée dans le bois, l'ombre à la moitié, les châtaigniers jaunes de l'autre côté, les champs en contrebas, et là, juste devant moi, l'équilibre métallique, fin, tendu, anti-naturel, il faudrait y grimper, si ce n'était le danger, j'ai toujours pensé aux dangers, un calcul, une opération de l'enfance, souvent reconduite, si je fais çà, je n'aurais pas du dire çà, une voie entre les gens, une manière de vivre avec eux, de les éviter aussi, je me disais cela récemment, l'enfance passée face aux dangers, l'enfance risquée, toujours à se mettre à la place des autres, moi qui n'ai que très peu de souvenirs, ils sont peut-être là, dans cette méthode, l'observation des gestes, des paroles, ce serait mieux comme cela, çà revient trop souvent, j'ai déjà entendu, toujours la même blague de mon père, c'était ridicule, et puis toutes ces conversations qui n'allaient pas au bout, la banalité, et je me rappelle cette voix qui se demandait, qui s'interrogeait sans cesse sur les impressions que je pouvais produire chez les autres, un dédoublement, et rien ne pouvait être pire que de penser que ceux de mon âge pouvaient avoir de moi une mauvaise image, je n'aimais pas çà, qu'on dise un tel est comme ceci comme cela, je ne trouvais pas çà normal même si je comprenais que c'était aussi la faute de ceux qui ne faisaient rien pour sortir de l'image qu'on pouvait leur donner, ce n'était pas normal, d'être aussi identifiable, de ne pas lutter contre, vouloir échapper aux jugements des autres, impérativement, c'était çà l'enfance, la prudence dans les rapports, ne pas trop se montrer, rester à l'écart, observer, attentif, d'une attention passive, et en même temps être assez assuré, les choix, les comportements, pour ne jamais être pris en défaut.

14.

Haut de la vallée. Juste avant le coucher. Paysage bucolique, surplomb, belle vue. Il faudrait filmer. Demander la caméra à Samuel. Je reviendrais un autre soir. Plan fixe. Poser la caméra sur un des troncs coupés. Idéal. Pour s'asseoir aussi. Et peindre. Je vais leur proposer de venir. L'enregistrement, c'est une solution. On peut y revenir. Manipuler, modifier, filtrer. L'écriture ? Autrement compliqué. La syntaxe, le sens, l'histoire à construire. Là, il faut décrire. Trop dur.

Le cercle orange descend.

Coucher de soleil. J'imagine des amoureux. Suis dans le thème, avec nos idées de faire quelque chose sur le romantisme. Tous ces plans qui se succèdent, un peu mal définis, avec très loin, la dernière ligne et son inévitable clocher. Il faut que je lise Proust.

Le cercle vient de toucher l'horizon.

Couleurs. Encore une fois, plutôt la caméra. Avec les mots, pas grand chose. Seulement, juste au-dessus de la ligne, quelques nuages qui font comme des fleurs. Violettes. Beaucoup plus haut, des traînées roses. Le ciel encore bleu. Plus d'oiseau.

Cône de rayons lumineux sur les arbres. Les feuilles rouges.

Çà ne dure pas très longtemps. Il faut être attentif. Regarder la durée. Écrire ? On recherche le détail. Ce n'est pas le meilleur accès. Finalement la caméra. Un rapport à la totalité.

Le soleil vient de disparaître.

Très haut, un avion. Longue traînée blanche. Au début bien droite, après déformée. Un moment à filmer. Et puis, tiens, le soleil qui vient frapper l'appareil, petit point métallique éclatant.


Et les nuages, bizarres.

Sous le clocher des lumières. C'est comme un port, au-dessus de la mer des arbres. Antrain. Le village, très loin. Pourtant si proche, chaque jour. Dans le quotidien, la route, la radio, le virage auprès du châtaignier, un peu dangereux, on ne voit pas très bien. Aller acheter le journal. Chaque jour oublier. Dans la proximité. Et là, la nuit qui tombe.

Tout semble éloigné.

Et l'écriture qui vient mieux maintenant. Ce n'est pas facile à rendre cet état. Çà n'apparaît pas. Çà échappe aux mots. C'est invisible dans les phrases. Le calme, un certain bien-être, quelque chose comme un sentiment romantique, une douce exaltation. Un apaisement.

Être un peu plus avec les choses.

Au début, c'est compliqué. S'inquiéter et commencer. On ne sait pas trop. C'est difficile, la phrase. Et puis, d'un coup, tout se donne. Les mots s'écrivent, se développent, le sens construit une petite partie de soi-même. Un texte. Un rapport plus simple aux images.

Le bruit de l'eau. Les premiers papillons de nuit. Un insecte.

Écouter le temps du monde. Être avec le bruit de l'eau. Ne rien dire. Seulement écouter. Trouver le son du bruit de l'eau.

iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiitouloupiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii(petite
chute)iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiicloupiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii iiiiiiiiiitantaniiiiiiiiiiiiiiiiiiii(un peu plus fort)iiiiiiiiii
iiiiiiiii comme si la rivière disait son propre mot :
lit (étiré)
liiiiiitliiiiiiiiitliiiiiiiiiiiiitliiiiiiiiitliiiiiiiiiiiiiitliitliiii
iiiiiitli
iitlllliiiiiiiiiiititiitiiiiiiiiiititiititiiiiiiiiiiitititititltlittltit
parfois le bruit d'une goutte et en même temps le
ruissellement rruiiiiiiiiiiiiiiissiiiiiiiiiiiiiiiiiiielliiiiiiiiiiiiiiimmieii
iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiinnniiiiittiititiiiiiiiiiiiiiiii


Sur le retour, en marchant, des vers luisants.

15.

Je suis revenu, pour voir.
La grosse boule orange.
Deux photos.

Et la rivière à nouveau.


16.

Deux dessins : citrouilles et pissenlits.


17. Matin.

Un dessin : le vieux portail.

17. Après-midi.

Vu, lu, entendu...


18.

Promenade ratée. Seule, une photo.


19.

Verdâtres, parfois brunes - lorsqu'elles ont quitté les arbres depuis plus longtemps - les mousses flottent, traversent, glissent, entraînant, emprisonnant çà et là une feuille jaune, une inflorescence de châtaignier, une brindille noire. Dans l'objectif, la surface, les reflets, tremblent, scintillent, et les radeaux de pourriture s'en vont rejoindre je ne sais quelle rive.

A peine visibles, juste au-dessus de la surface, les moucherons laissent les traces de leurs contacts avec l'eau. Parfois un point, qui provoque quelques cercles concentriques, parfois un V, qui s'étire comme un sillage, parfois encore une courbe, qui s'accélère en revenant sur elle-même. Quelquefois, ces mouvements isolés, fugaces, s'en viennent à former un ballet frénétique, chaotique, et la surface s'agite de minuscules bosses qui disparaissent aussitôt. L'eau, alors, prend la couleur du mercure.

Mais au début, on ne voit pas tout cela. Il y a seulement le chêne, l'image liquide du chêne, qui repose, entière, pour peu qu'on y soit attentif.

Quand, sous les branchages, une carpe, surprise, vient à s'enfuir, l'image se met à onduler, à vibrer doucement, et, si le mouvement fut brusque, à enfler jusqu'à effacer l'arbre calme, presque réel, que je fixais à l'instant. Au plus fort des ondes, l'image n'est plus qu'une succession de courbes entre lesquelles palpitent les couleurs vertes. Une branche, plus noire, est un chapelet de perles qui sortiraient d'un tronc. Ailleurs, l'eau fait comme la surface d'un miroir sans reflet.

Et les mousses, à peine remuées, continuent leurs transports.


20.

Répertoire de la couleur blanche :
papillon, pâquerettes, poutre, panneau d'indication, plusieurs portes, grille, vaches, ombelles carottes sauvages, plastique, liseron, marques circuit GR, panneau chasse gardée, barrière métallique pont, borne, arrêté municipal, plantain, panneau stop, pissenlits, maison, bâche, boîte aux lettres, portail, affiches publicitaires, volets, containers, rideaux, géraniums, pétunias, ligne continue, ligne pointillée, plots d'intersection, panneau lieu-dit, affiche lumineuse, ballon gonflable, moto, pantalon, cailloux, poteaux de clôture, ruban travaux, papiers bord de la route, maillot cycliste, flèche de rabattement, grillage, rosier, camion, pie, citerne, bidon, seau, autocollant, camomille, crêpe antenne, ficelle, chaises plastiques, glaïeuls.


21.

3 versions.


22.

Une dame avec son chien sous les magnolias.
Les chaises et les tables lie de vin sous les parasols.
Le couple de touristes déjà croisé au musée de la Villéon.
Une vieille dame toute maigre, également vue toute à l'heure.
Les enfants, toujours vifs. Ils vont, viennent, pendant que leurs parents mangent des glaces, silencieux.

Attendre des choses, des idées, des textes différents.

Un gamin qui souffle dans la paille de son verre de coca.
Le monsieur en premier, le fils puis la maman.
Une photo à prendre, genre Martin Parr : pétunias roses et géraniums blancs au premier plan, derrière une femme grosse avec pantalon mêmes couleurs assise sur un muret.
Une photo de papa avec bébé dans les bras et derrière la tour.


23. Matin.

Tentative de remémoration de ce que j'ai pensé/vu hier, à la terrasse, et que je n'ai pas noté. Deux exemples.

1 / Sur fond de remparts, les chaises et les tables couleur lie de vin, les parasols rouges et blancs. Quelques tables rondes avec d'anciennes copies de paysages, aujourd'hui très effacées. Les maisons basses à pan de bois, les tourelles du château, les pigeons. Sous les parasols, au fond l'imposant mur du château. Impossible de dire quelque chose là-dessus. Vue néanmoins intéressante, quelque chose de touristique.

2 / Une dame, la cinquantaine, petite, forte, robe couleur pastel, violet, rose, blanc et bleu mélangés, comme des coups de pinceaux, bob blanc, mots croisés à la main, souriante, en train de discuter avec une autre femme, robe assez sobre avec un gilet violet, sans doute belle dans sa jeunesse, souriante elle aussi, ont l'air assez proches, ce ne sont peut-être pas des confidences mais quelque chose de l'ordre de la vie quotidienne, une certaine dignité.

(A poursuivre ?)

23. Après-midi.

9 petits poèmes en prose... d'après Charles Pennequin.

23. Soir.

Et chaque jour la tête qui se nettoie
qui recommence,
il faut toujours tout recommencer
tout à refaire
on s'y remet
et rien ne vient.
Là, par exemple,
je pense
que la prochaine fois
que je n'aurai
rien dans la tête
j'pourrai au moins
faire un dessin.
Quand on a
rien dans la tête
on peut au moins
faire un dessin.
Çà sert à çà
le dessin
quand on a plus
rien dans la tête
on met quand même
quèque chose dedans
avec le dessin.
Faudra que j'y pense
au dessin
mais des fois
j'ai tellement
rien dans la tête
qu'y'a même pu d'place
pour un dessin.
Y'a tellement
rien dans la tête
qu'j'ai pas la tête
à le dessin.
C'est bizarre
la tête
çà recommence tout le temps
çà revient à zéro
et dans les zéros
y'a de la place pour rien
et même pas
pour un dessin.


24.

Plus d'une semaine déjà. Écrire quelque chose de réflexif, de philosophique, un texte pour lire la relation au paysage. Trouver des notions, des idées, s'en approcher, dire plus justement la présence du monde et des images, la présence du monde comme paysage, le paysage comme moment particulier, mode d'une relation plus générale au monde.

Quand y-a-t-il paysage ? Ce n'est pas tant le plaisir et la jouissance esthétique. Aucun des textes n'en parle explicitement. Plutôt : la possibilité ou non d'accéder aux qualités et aux déterminations des paysages vus, non pas qu'ils soient beaux ou laids, mais parce qu'ils sont porteurs de significations enfouies, comme enfermées, contenues, qui attendent d'être réveillées.

Qu'est-ce qu'une image ? Comment y accède-t-on? Qu'est-ce qui intervient dans sa fabrication ? Quelle est la part de la tête ? Quelle est la part du monde ?

Les interrogations, les réponses que tentent d'apporter les textes, tournent autour du rôle des images/monde dans la vie de la pensée.

On pourrait tenter une énumération :
- le monde comme lieu d'une perte quotidienne ;
- le monde comme lieu de sensations confuses ;
- le monde comme mise en échec de la pensée ;
- le monde comme lieu d'écrasement de la psychologie ;
- le monde comme lieu de divertissement,
- le monde comme lieu d'égarement, de désarroi ;
- le monde comme infini de perceptions ;
- le monde comme lieu d'appel, de désir, de volonté de représentation ;
- le monde comme appui indicible...

Éventuellement, chercher à faire coïncider cette liste avec chacun des textes déjà écrits.

L'important, c'est que la pensée voit, entend, sent le monde, faculté au très grand rôle, non pas dans le fonctionnement de la pensée elle-même mais, pour ainsi dire, dans son non-fonctionnement. Pris dans cette difficulté, le monde visible n'apparaît pas pensable.

Une des conséquences, aggravante en quelque sorte : la pensée qui ne pense pas se perd un peu plus dans la quotidienneté du monde. Tout devient banal, insignifiant, quasiment non représentable. Pour ne plus s'y soumettre : elle doit éprouver plus justement les déterminations du monde en s'y éprouvant elle-même.

C'est la seule condition à la pensée voyante.


25.

L'araignée, immobile...


26. Après-midi + nuit.

Je remarque...


27.

Le soleil rasant, les poteaux électriques, le réseau de fils. Je n'avais encore jamais vraiment regardé. La vue au loin, familière. La ferme en haut du vallon. Sur le poteau de clôture, une part jaune. Une forme presque oblongue, un peu argentée, avec la belle pâleur du bois. Au fond, le champ de maïs qui commence à brunir. A un endroit, tous les épis alignés. Et les vaches mappemonde.
Aller les voir de plus près.

En bande, assez haut, les hirondelles passent et repassent. Au-dessus des vaches. Brout, brout, brout, brout, brout, parfois soufflant dans leurs naseaux, parfois toussant, parfois rotant. Il faudrait les enregistrer.

Vache 9740.

Présence incroyable.

La légère gouttière rose.
Littérature : 1/ du haut de la délicate gouttière rose, s'échappait parfois un trop plein de merde chaude.
2/ Cette fois, les vaches avaient décidé de redescendre le champ.

Rappel cours de biologie : la vache est un ruminant. On allait voir dedans. C'est vraiment bien fait une vache !

Je remarque qu'elles peuvent chier en mangeant mais qu'elles s'arrêtent pour pisser. Assez drôle.

Pas de vache dans mon répertoire de l'autre jour. (A vérifier). Il y en a pourtant sur le trajet. Comment ai-je pu les rater ?

Il faut trouver quelque chose sur leur robe.

1 - Le marron, c'est la tache, même si la robe est sombre (et avec les pies noires ?). Elles ont les yeux au beurre noir.
2 - Les vaches sont des animaux blancs à taches marron (nouvelle définition pour le cours de biologie).

Une vient de se coucher. Trois autres s'approchent, s'arrêtent, me fixe longuement (beau tableau), ruminent de temps en temps, se lèchent, se frottent, rotent.

Une autre s'est couchée, seule, en bas du champ. Assez triste.

Elles sont lentes !

Deux vaches, assez amoureuses, l'une couchée, l'autre qui reste debout, à la lécher.

On dirait que la plupart ont décidé de passer la nuit la tête face au vent (léger), sauf les deux qui sont les plus hautes dans le champ, et qui font face à tout le groupe. Et l'autre toujours en bas du champ.
Elle va vivre la nuit toute seule.

Il n'en reste plus que deux debout désormais. Je remarque que toutes celles qui se sont déjà couchées l'ont fait à distance respectable des autres.

Pratiquement plus de couleur maintenant, juste des dégradés de foncés.
Fraîcheur. La nuit tombe. Les choses s'enfoncent en elle.

Encore deux vaches debout. Çà y est ! L'une d'entre elles (l'amoureuse) bouge et se couche juste à côté de l'autre. Ma théorie par terre.

Je les entends souffler profondément, avec parfois comme des bruits de langues.

Les lumières à l'horizon. Les vaches vont dormir là où la vue est la plus belle. Peut-être pour le réveil.
Je ne les distingue plus qu'à peine, formes un peu étranges dans la nuit.

La dernière se couche sous la première étoile.


28.

Paupières fermées, le jaune orangé sur mes yeux, je suis à l'intérieur de moi, çà pense en moi, j'essaie de penser ce qui se passe en moi, il y a quelques bruits, une poule dans la ferme au loin, les mouches qui vont et viennent, quelques grillons, le vent sur le corps, le vent dans les arbres, j'étais en moi et la conscience m'a fait aller chercher les choses à l'extérieur de moi, et j'écris avec cette conscience-là, alors qu'avant j'étais en moi sans cette conscience, peut-être alors dans le dehors, et lorsque je cherche à écouter le dehors, c'est comme si j'étais en train d'écouter le dedans, le dehors qui est dans le dedans, et parfois, les deux peuvent passer sans moi, seulement à un moment, je prends un peu plus conscience des choses, je m'éveille et je cherche à obtenir ce que je cherche, à décrire le monde ou à comprendre ma psychologie, pourquoi les choses se passent comme çà, pourquoi je me sens enfermé, et les amis vont bientôt arriver, et avec eux un ensemble de situations dans lesquelles il faudra s'engager, un ensemble de questions auxquelles il faudra répondre, un bruit de voiture, ils arrivent


29.

Le haut du pieu peint en jaune. Un repère pour les moutons sans doute. La vue est splendide, très simple. L'herbe rase de la baie sur un gris nuage assez prononcé. Un peu de vent. Assez purifiant. Une belle austérité. Une steppe.
Le vent forcit. Les terres basses de l'autre côté de la baie disparaissent. Les bêlements des agneaux perdus. Il y a quelque chose de très spirituel qui se dégage. On est pris.
Je cherche un terme : l'exploitation de la baie par l'élevage des ovins.
Pour la deuxième fois, un agneau isolé s'approche en bêlant, s'arrête et regarde. Il cherche sa mère.
L'espace plat, divisé. Au fond, les petites formes mouvantes du troupeau.
Un terme important : nu. La terre nue avec le ciel. La terre nue avec son petit poteau jaune. Le poteau jaune de la terre isolée.
Maintenant, tous les moutons semblent rejoindre l'autre côté de la baie. Au premier plan, trois corbeaux noirs.
Autre mot important : repère (pour le poteau). Un amer ? On n'entend plus que très peu les moutons.
Le bas du Mont apparaît. On peut même y distinguer deux points lumineux. Le paysage, c'est le temps passé à regarder les choses, à attendre la condensation des images.
Plus à droite, on voit maintenant Tombelaine.
Une légère bruine. Le vent chaud. On ne voit plus le Mont.


30.

La vue porte très loin. Une belle visibilité. Le Mont parfaitement dégagé et la pointe des falaises de Champeaux. Devant, la campagne, très boisée, en légère cuvette. Ciel gris, nuages assez bas, comme un plafond. Seul, à l'endroit du coucher de soleil, un bleu très pâle, presque blanc.

La vue vers le Mont ne comprend pas d'élément moderne, mis à part, au premier plan, le poteau électrique et quelques panneaux de signalisation. Sur la droite, plusieurs bâtiments de ferme.

La vue, encore plus vaste qu'hier soir. On domine ici. L'atmosphère très calme, sinon les voitures qui passent de temps en temps à vive allure.

Sur la gauche, la bande lumineuse s'éclaire un peu plus. De légères traces roses. Effet de mirage. Les yeux peuvent incliner le plan de telle sorte que le haut de la bande devienne un second horizon. Apparaît alors une mer étrange et mystérieuse, une mer antédiluvienne.

Sur le premier horizon, quelques nuages forment à cette mer lumineuse des rives blanches et bouillonnantes, parfois quelques glaciers qui viendraient à s'échapper d'une banquise.

La bande, en son milieu, s'est maintenant élargie.

De nombreux nuages noirs sont apparus, animaux étranges qui s'en vont vers le large. Mieux, ce pourrait être une chaîne de montagne qui, derrière, laisserait entrevoir une mer intérieure, calme et accueillante, comme un immense golfe. Et puis, les terres à l'infini.

Les choses se recomposent pour une vision nouvelle.

Voilà, un autre golfe s'est formé, avec cette fois de très nombreuses îles. Les terres, un peu plus sombres, et les eaux très pâles, pures. Sur la gauche, une plage immense, fermée par une pointe. Au premier plan des pins, comme dans un tableau peint.

Effet de soleil sur l'immensité des cotes.

La plage a disparu, le golfe se referme. Rose, violet, jaune, bleu/gris. Les cotes, presque rougeoyantes. Au premier plan, une terre accidentée, chaotique. Entre les deux, un étroit bras de mer.

Le soleil entame sa disparition. Grand cône rose. La vision reste stable.

Derrière moi, les nuages sont déjà dans la nuit. Seules, par endroits, quelques teintes roses viennent les éclairer encore.

Comme une mer, très proche tout à coup, des vaguelettes éclairées dans les feux d'une voiture, un plan immense, une image fixe sur la mer étale.

Le rose a disparu.

De nombreux nuages noirs s'accumulent sur l'horizon. La grande image se dissipe. Elle n'est plus. Tout s'éteint, se bouche. Des gris partout avec quelques espaces jaunes.

Une ou deux images, très fugitives.

La nuit commence maintenant son travail.


31.

Encore le soir. Je n'ai pas eu le temps aujourd'hui. Je viens d'installer le siège en bois au près du gros pied de coquelicots dont quelques fleurs sont déjà épanouies. Les autres, tête en bas, attendent dans leur bourse. Les sépales, couvertes de petits poils, qui courent aussi le long des tiges. Et puis quelques capsules déjà formées mais encore vertes. L'une des bourses laisse entrevoir la soie fripée, rouge et noire. Elle s'ouvrira demain.

Le pied en comporte d'innombrables, peut-être une centaine. Comme la floraison ne fait que commencer, il n'y a pour l'instant que très peu de fleurs, trois en tout, et seulement deux fruits. Il faudra attendre quelques jours.

Tout près, quelques bourdons s'attardent dans le pied de lavande, faisant plier les tiges quand ils s'accrochent à leurs fleurs.

Le cœur des coquelicots...


Retour.


AOUT.

1.

Les mots se ...


2.

Après la pluie, il n'y avait rien, j'aurai bien voulu, après la pluie, mais il n'y avait rien, à pouvoir être dit, pas d'étonnement, seulement une vue très ancienne, moi qui recherchais quelque chose de proche, comment font les perles d'eau sur les feuilles d'alchémille,
mais les difficultés,
le bruit de fond du monde,
les degrés de lumière,
un peu comme les bourdons,
aller chercher,
avec Virginia Woolf,
les grappes de tomates vertes.


3.

Cette fois-ci, je ne vais pas y arriver. Mal de tête, mal de gorge, fatigué, un peu de soleil en cette fin d'après-midi, peut-être une large vue conviendrait-elle mieux, pas le goût du détail.

Je me suis assoupi.

L a façon qu'ont les enfants de représenter l'herbe. Où l'ont-ils appris ? Les traits les uns à côté des autres, en bas de la feuille. Après, on s'en tient à cela. Ça ne pose plus problème. L'herbe pourtant, avec ses brins jaune paille, l'herbe dense, par endroits rase, l'herbe avec ses touffes épaisses, comme des îlots, parfois des épis de graminées, beaucoup de brindilles sèches çà et là, et à l'endroit des bouses, l'herbe étouffée, asphyxiée, jusqu'à temps que la merde sèche et commence à se décomposer, le champ récemment pâturé, sans autre espèce apparente, pas comme à côté, où j'aperçois, sur le petit talus, les globes blancs des pissenlits, des fumeterres et autres espèces que je ne connais pas.
Et je sais par endroit quelques pieds de camomille et des oseilles sauvages montées en graines. Je devrais aller voir.

Je ne sais pas si je vais y arriver, je n'en connais que très peu, c'est toujours le même problème, nommer, les couleurs, les variations, on ne regarde pas, seulement les petits traits verticaux au bas de la page, mais un champ, je n'en ai jamais vraiment regardé, si l'autre jour, celui devant la maison, quand on l'a fauché, ça faisait drôle, les herbes hautes qui avaient poussé partout et d'un coup l'espace comme je l'avais connu auparavant, cela me faisait quelque chose, je ne sais plus trop quoi, je me rappelle avoir pensé qu'il y avait là quelque chose d'important et de beau, le passage d'un état à un autre, et après, le plaisir de mettre en tas le foin, ça me rappelait les étés à la ferme, un moment assez prenant, ce n'est sans doute pas le terme, un plaisir à remuer les herbes sèches, le bruit de la fourche, je ne saurai plus très bien le dire, j'ai déjà oublié.

Maintenant, aller voir dans le champ d'à-côté.

Le long de la haie, de nombreuses ronces, encore basses, une touffe de millepertuis sauvage, à un endroit, sur quelques mètres carrés, les taches noires des grands plantains avec quelques tiges sèches de graminées, un peu plus loin des pieds d'oseille, assez nombreux, aux graines rougeâtres et aux feuilles déjà marron, comme oxydées, le port un peu dégingandé mais gracieux des pieds de carottes sauvages, les boutons jaunes des camomilles, les jeunes chardons violets, plus loin encore un pied de molène en fleurs, un jaune assez prononcé, et toutes ces graminées dans le soleil du soir, à porter leurs grains d'or, éclatées, les autres, tout en épis, leur pied encore un peu vert.

Mieux regarder les oseilles, qui recommencent des tiges fraîches, fragiles encore, au vert tendre et délicat, les espaces de trèfles, à la floraison passée désormais, leurs petites têtes brunes qui ne demandent plus qu'à tomber, leurs feuilles encore vivaces parmi celles des boutons d'or, déjà tachées et un peu jaunâtres, les feuilles serrées et élancées des plantains, leurs tiges rainurées, les herbes beaucoup plus épaisses, plus rondes, comme des talles, parfois un maigre pied d'ortie, presque sans feuille, les belles corolles blanches des liserons qui s'enroulent autour des brins tombés, plus bas dans le champ quelques mauves échappées, aux fleurs déjà fermées, un pied de renouée, avec ses petites grappes roses et blanches, une plante inconnue, aux délicates fleurs jaunes et au feuillage dentelé, une autre plante, sans fleur cette fois, aux tiges écarlates et aux feuilles légèrement parfumées, et maintenant toutes les graminées s'allument, certaines un peu blanchâtres, les autres plus fines et dorées, comme à l'or fin, des paillettes innombrables, comme celle dont j'avais dessiné l'ombre l'autre jour dans mon carnet, une petite mer qui s'éteint lentement dans le soleil finissant.

J'ai aussi trouvé deux jeunes pieds de noyer.


4.

Peut-être y-a-t-il une autre manière de dire, peut-être pourrais-je traiter différemment l'espace envahi par les trèfles, le potager et ses fleurs, trouver une autre manière d'écrire, un nouveau paysage, une évolution, comme la peinture, son histoire. J'ai autrefois beaucoup dit l'absence et voilà qu'aujourd'hui je cherche une langue, un regard, une pensée, prise, tournée, dans, vers, la présence inépuisable du monde.

Il faut dire que les lieux commencent à manquer, beaucoup de campagne, de choses proches, un seul paysage urbain, la mer, l'eau, le ciel, l'herbe, les vaches, les couchers de soleil, tous des archétypes.

C'est peut-être cela la nouvelle manière de dire. Aller chercher des lieux moins connotés, développer de nouvelles représentations, oser de nouvelles constructions.

Mais quelles formes ?

5.

Aboiements,
bruit d'avion,
corbeau,
sauterelles,
pépiements,
faucon ?
un oiseau,
le bruit de la trayeuse,
des beuglements,
des voitures,
les chiens encore,
une tronçonneuse,
une poule,
un bruit métallique,
une abeille,
un coq
trois moineaux qui viennent de se poser sur la clôture, un couple ensuite sur le piquet, sur le fil, dans l'herbe, sur le poteau à linge, l'un deux a failli aller dans le bain d'oiseau
tout un groupe d'hirondelles.

J'attends dans le monde (mot commode) quelque chose qui devrait arriver.

Les oiseaux sont repartis.

C'est le problème de la construction de l'autre, de la construction du monde. Même fixité, même rigidité.
Manque un sens : celui de la nouveauté, du mouvement, de la perpétuelle trouvaille.

Où sont les oiseaux ?

Sentir les choses autrement, différemment...
Signifier les choses autrement, différemment...

Ce qui surprend, c'est l'infini rapport que l'âme entretient avec elle-même.

Jusqu'à ce que survienne un paysage qui l'éblouie.

Combien lui en faut-il avant de pouvoir se parler elle-même ?


6.


7.

Réflexion 1. On voit le monde avec les mots.

Réflexion 2. Dans le monde, nous sommes comme dedans nos idées.


8.

Les idées sont comme des boîtes.
Elles nous contiennent.

Le monde aussi est comme une boîte.
Et les paysages ?

Il n'y a pas une idée et puis plus rien, il y a une idée qui est ressassée, qui se ressasse. On se répète en elle, et c'est comme çà que l'on vit, souvent, qu'on traverse le jour en obéissant aux signes, un feu rouge, une envie de boire, qu'on s'arrête parfois devant un paysage, on remarque la couleur des nuages, et le paysage, c'est cela, le moment où on s'arrête de vivre dans nos idées pour nous suspendre à quelque chose d'extérieur, un certain état du monde, une situation des choses, ce peut-être plus aussi, quand on décide de mieux regarder le monde, de débusquer la beauté, pour s'apercevoir qu'elle est partout, ce qui ne nous empêche pas de retourner dans nos têtes, nos habitudes, nos manières d'être humains, sans le monde, sans les paysages, qui sont comme des sorties de nous-mêmes, et il y a sans doute autant de paysages qu'il y a de sorties de nous-mêmes, et bien souvent cela ne dépend pas de nous, seulement du monde, même si parfois cela à quelque chose à voir avec le dedans de nous, que l'on est obligé de sortir de nous après y être resté trop longtemps, pour une échappée, une amélioration aussi, la recherche du beau, le monde comme calmant, quand on commence à voir avec les mots, et qu'il y a un grand équilibre à faire passer le dedans dans le dehors et le dehors dans le dedans, quand l'idée n'est plus une boîte mais une relation qui s'écrit, une phrase, un texte, une peinture aussi, un dessin que l'on met devant soi pour voir comment on est sorti de soi, comment on s'en est sorti, et espérer faire mieux la prochaine fois.

9.

Le vert va avec le gris, avec des formes d'arbres, le vert toujours en-dessous du gris, au loin la rencontre, une ligne changeante, rarement plate, une ligne défigurée, construite, parfois claire, dans les arbres le gris dans le vert, au 2/3 le gris, parfois l'énorme boule de vert, dans les rues les différentes manières des branches, les camelias entre les murs mais sans toucher le ciel, les jours de gris et le vert parfois avec le bleu, le gris souvent uni, parfois blanc, entraînant des masses glissantes contre le vert multiple, bleu quand il s'étend au loin, le vert en surfaces plates, grimpant, frémissant dans le vent, les feuilles enroulées au bout des fines branches des hêtres, gris/vert, par un château d'eau le vert attaché au gris, le vert du blé sous le ciel nuageux, le vert couché, en haies en arbres en fossés, le vert vers le gris et la simplicité du ciel sur la complexité du monde.


10. Matin.

Il pleut. Il a plu toute la nuit. Je l'ai entendu, sur les velux. Les gouttes qui arrivaient, et çà ne s'arrêtait plus. Les marguerites ont commencé à pourrir, laissant tomber le long de leurs tiges leurs pétales sales et trempées. Une goutte, parfois, au bout, suspendue quelques instants, avant de grossir et chuter.
Par ses teintes un peu plus sombres, on voit le gris glisser sur la terre.
Dans la touffe de marguerites, dégarnie en son centre, quelques tiges noires aux feuilles pendantes.
Sur la vitre, de minuscules gouttes, des petits traits. Elles commencent à couler. Des chemins se forment, verticaux, parfois hésitants, parfois reprenant d'anciens tracés.
La vitre est maintenant un ensemble de coulures.
Tout commence à goutter. Chaque pétale de marguerite et les feuilles des roses trémières. La pluie, comme un papier qu'on froisserait sans arrêt. La pluie comme des traits.
J'aperçois les moutons rentrer dans leur cabane.
Revenir aux marguerites, à leur cœur jaune, brun, balançant.
La pluie soudain plus forte.
En déplaçant très lentement la tête, le long de la fenêtre, se crée un kaléidoscope d'images végétales. Les fleurs se déforment, se dédoublent, grossissent, les cœurs s'étalent, s'étirent en amas monstrueux, des moignons aux plis profonds et aux cicatrices horribles.
Dans la largeur des coulures, comme à travers une loupe, les images atténuées, brouillées, et puis parfois tout un morceau étrange de taches, de traits, de couleurs, des images qui se fixent quelques instants avant qu'une goutte vienne les faire exploser.
Une autre façon de peindre.
Avec la fin de la pluie, les images pareilles.


10. Après-midi.

Et les mots s'absentent et le monde aussi, le monde avec les mots, le monde en dehors, tout en dehors, extérieur, sans mot, et la tête dans l'extérieur, obéissant aux lois du monde, bouger, aller, vivre, comme on peut vivre sans mot, sans se reprendre, se ressaisir, dans l'extériorité qui ne se réfléchit pas, nous nous oublions, et aller chercher des paysages, c'est tenter d'en finir avec cela, momentanément, pendant les vacances, des bords de mer et des ports éclairés la nuit sous les lampadaires, passer au-dedans des paysages, sans grande modification, sinon la photographie, qui restera, qu'on regardera, peut-être dans quelques années, et là non plus il n'y aura guère de changement, la photo passera dans la journée comme le paysage a passé, juste le temps de voir, oui, j'ai vu, pas plus, et nous nous rappelons seulement avoir vu, pas comment étaient les choses, nous n'y sommes pas habitués, c'est une trop longue attente, nous qui ne faisons que passer, et finalement, nous n'en demandons pas plus.


10. Soir.

Je rentrais, la route était brillante, le soleil perçait au travers des nuages, et je me souvenais, que tu t'étais endormi, pour la première fois, sur mon épaule.


11.

C'est l'étrange immobilisme des choses. C'est aussi pour çà qu'on ne les regarde pas, habitués à cette stabilité, cette gravité stoppée. L'arête des toits, avec les antennes, les cheminées, il n'y a rien de l'autre côté, les immeubles sont posés bizarrement, en équilibre, ils se maintiennent comme un décor, adossés aux lourds échafaudages en bois, et nous qui, en bas, sommes pris dans les changements, la vitesse, le mouvement, nous ne regardons plus, le monde de plus en plus humain nous borne, nous maintient dans nos préoccupations, nous avons fabriqué tant d'images, d'histoires, de styles, il y a trop plein, saturation, et c'est aussi pourquoi le paysage est une campagne, une simplicité qui nous fait défaut, nous les Urbains, nous les passants, et l'on se retrouve, démunis devant les champs, l'or jaune des blés, comme une première fois, en train de voir.

Désormais, c'est l'écrasement par la complexité des pierres.


12.

On fait des lignes avec les cerveaux, des déplacements, à droite, à gauche, aller là, revenir, combien y-a-t-il d'opérations ? nos computers habitués, en même temps peut-être trop d'informations, alors impossible d'être à autre chose, on a l'impression qu'il n'y a rien, mais c'est peut-être des millions de calculs, de connexions, B. Strauss qui disait qu'il n'y avait que très peu de cellules perceptives, une bonne explication, c'est le dehors intériorisé, informatisé, une belle machine à produire du neutre, ce n'est pas rien, pouvoir assimiler le monde archi-humain, s'y déplacer, s'y retrouver, sans doute cela va-t-il avec des chutes, quelques effondrements secrets, on ne sait plus comment revenir, comment s'y prendre, poursuivre dans les constructions, les signes, les situations, l'immédiateté humaine toujours à disposition, étouffante, annihilante, fascinante aussi, les vies s'y dépensent, s'y essoufflent, s'y cognent, c'est notre milieu naturel, anti-naturel si l'on veut, et personne ne nous apprend à nous en séparer, penser contre, ou avec, enfin penser, c'est si long à comprendre, toujours à recommencer, c'est çà la première difficulté, la constance dans l'écriture, j'ai cru que cela n'arriverait jamais, chose inattendue, les textes se prennent les uns avec les autres, et chaque jour, je sais qu'il y en aura un nouveau, un peu pareil, mais toujours nouveau, non pas mieux dire ou dire autrement, mais dire quelque chose de plus, qui viendra compléter, la langue doit arriver à destination, même s'il n'y a pas de destination, un maximum de significations, un texte archi-humain pour faire enfin contrepoids à la gravité du monde.


12. Plus tard.

Le paysage, c'est aussi une distance, une composition, il n'y en a pas, quand on est trop proche, la présence matérielle du monde, un anti-paysage, l'eau du bassin, le jet et le bruit des gouttes, la petite pancarte baignade interdite eau non potable, les bordures de buis, le côté XVIIIème siècle, je suis avec, sans être vraiment, seulement avec, il ne peut y avoir de paysage, il faudrait un peu d'éloignement, une vue qui fasse tableau, une composition, le paysage apparaîtrait, ses qualités, ses incessantes métamorphoses, même si ce n'est pas à cela que nous sommes sensibles, une atmosphère davantage, une peinture, oui, quelque chose que l'on regarderait plus longtemps, une éclaircie, une image puissante, captivante, dans le sentiment d'une chute.


13.

Çà ne se voit pas ce qu'il y a dans la tête des gens quand ils passent, d'ailleurs çà se voit rarement, les gens sont comme les rues, ils sont là, sans incongruité, parfaitement, idéalement intégrés, rien ne les trouble, ils se trouvent partout chez eux, les têtes s'accomodent avec le reste d'imprévu, la dernière petite chose à penser, c'est presque parfait, cet état où tout passe sans heurt, sans difficulté, le monde sous les yeux, comme un spectacle autosuffisant, les manques, c'est une affaire privée, le temps est aux rues, aux vacances, aux glaces à la terrasse, les moments les uns après les autres, faire en sorte qu'il y en ai toujours un, éviter le vide, le monde problématique, dès mon adolescence, çà m'a interrogé, je me rappelle, la première fois, une forêt de pins, sentir un grand écrasement, une présence oppressante, le monde terriblement là, sans doute aussi ma solitude sur la terre.


14.

Parfois j'hésite à m'arrêter ici ou là, l'influence sur les textes, j'y pense, même si je ne sais pas trop, partout il y a des choses à retenir, comme la jeune hêtraie de tout à l'heure, j'y retourne

et je m'assoie, tous ces troncs fins, tachés de lumière, les branches au sol sur le lit d'herbes jaunes, et tout en haut les feuilles, le dessous des feuilles, mais aussi celles qui prennent la lumière, vert éclatant, portant au sol une ombre agréable, presque rien ne bouge, et par endroits les flaques de lumière sur les brindilles sèches, et tous ces troncs, une sorte de compétition, par les branches sans doute se soutenant, quelque chose qu'on ne peut ni retenir ni prendre, cela demande juste de s'arrêter, pour voir, pas autre chose, s'arrêter quand même, s'asseoir pour bien regarder, c'est-à-dire aller jusqu'à se dire qu'il n'y a rien d'autre à faire que de regarder, sans autre conclusion, sans autre recherche, cela suffit, un certain contentement, un émerveillement renouvelé, même si les choses sont simples, comme une forêt, les arbres avec le soleil, les chemins dégagés, les pentes couvertes de fougères, l'eau jaune sur les bords de l'étang, la chaleur de l'après-midi et les deux pêcheurs qui se disent : «Ouh ! çà cogne».


15.

Parfois c'est plus difficile, il faut aller chercher les textes, certains endroits qu'on n'arrive plus à regarder, le jardin à Ercé, je viens d'y passer, sous la chaleur de l'après-midi, écrasé, aller ailleurs, vers les choses vues pour la première fois, même si le nouveau ne nous sauve pas du monotone, parfois rien ne peut nous sauver, il ne s'agit même pas de cela, nous sommes dans les voitures, et je vois un merle, à coup de bec, en train de piquer une poire, les voitures continuent de passer, et les étourneaux arrivent, faisant ployer les branches, on va au loin chercher des images qu'on ne trouve pas, comment arrêter ? elles défilent seulement sur le côté des routes, inaperçues, parmi les abstractions, se dépêcher, une cigarette, ah oui le pain, on ne regarde pas, emportés, transportés, dans nos propres idées, qui suffisent désormais à occuper le monde.


16.

Toujours le même spectacle des vacanciers, les parkings anarchiques, la plage bondée, je n'ai pas pu y aller, c'est comme hier, la tête qui ne s'arrête sur rien, qui ne s'arrête pas, la tête qui ne regarde pas, vaguement, à la plage, le vague dans la tête, je n'y suis pas resté, toujours mon goût des terrasses, idéal pour écrire, la vie devant vous, je me rappelle avoir déjà écrit çà, il y a longtemps, l'énergie de la ville, je recherchais çà, je commençais à y passer du temps, c'était le début, maintenant c'est toujours un peu la même idée, comme un centre, les recherches autour, un noyau, comme un fruit, il y a 10 ans et aujourd'hui, l'amélioration du langage, les choses mieux dites, plus creusées, sans doute un peu identiques, enfin, conservant un certain rapport, mon moi, une adhérence à ce qu'on a été, qu'on continue à être, et l'homme à côté à sa femme : «Çà te plait comme endroit ?», c'est ce qui a toujours été pour moi déprimant, ces chutes dans le dit perdu, les phrases seules, alors qu'il me semblait devoir toujours parler, l'essentiel de l'homme, exprimer à chaque fois le maximum d'être, et dans les silences se disent les vies non comprises, ce mal être, qu'est-ce qui m'arrive, pourquoi rester avec lui, je n'aurai pas le courage, cela me déborde, cela monte en moi, comme un étouffement, et ma vie se poursuit, bizarrement, tous ces moments seule, si seule, comment s'en sortir, la question de toujours retrouver le monde, et finalement, ce sont tous un peu les mêmes couples, l'homme devant avec les affaires, la femme derrière avec les enfants, qui partent de la plage, aller je prends le sens interdit sauf riverains, çà doit bien déboucher, et l'autre là-bas en maillot de bain noir avec son berger allemand, oui, aller retrouver le monde, quand la tête en a assez de soi, ils mangent et ne se sont toujours rien dit, lui a-t-elle seulement répondu ? ce n'est pas si facile, toute une vie, à chercher les transformations, sinon, je ne vois pas comment, même dans les pires chutes, toujours conserver ce sens, le monde ne peut marcher autrement.


17.

Tendu vers quelque chose que je voudrais écrire
impatient d'aller
mais où aller ?
toutes les plages de mon adolescence
me baigner
dans l'après-midi de soleil
les villas parmi les pins
et les larges pelouses descendant vers la mer
difficile de s'en séparer
la torpeur
après l'eau verte sur les bras
regarder,
les courses des jeunes garçons
les gens loin du bord
avec la marée basse,
à la recherche d'une idée seule
pour être quitte avec soi
un peu délivré
écrit
avant de retourner
satisfait
à ma manière d'habiter le soir.


18.

Les effacements
qui en disent long sur la conscience
qui passe son temps à se retirer
pour gagner quelque chose en soi
et perdre aussi beaucoup
des attractions du monde.


19.

Cette capacité d'être là
dans le courant des choses
qui nous fait vivre
à partir du monde.


20.

Affairé
tout au long des heures
j'ai oublié
tout au long du jour
les paysages
tout au long du monde.

Et là
ce soir
avec mon chat
les moutons ont
dans le soleil
comme un contour blanc.


21.

Et si, une vision j'avais
pour ne pas me perdre
chaque jour

la lune qui revenait le soir
orangée parfois
je regardais

la vieille cabane disparue sous les lierres
dans la voiture

et les villes hautes
où je n'arrivais pas
à me penser.


22.

Nous rejoignons le soir, et rencontrons le monde, la nuit, autour des terrasses éclairées, parfois sous les chênes, avec l'embêtement des moustiques, dans les bruits, une qualité de la conversation, nous rigolions bien, en buvant du vin rouge, le plaisir de regarder comment faisait la lampe sur le dessous des feuilles, une autre vie, plus extérieure, avec les insectes, on se racontait des histoires, la grosse fourmi qui faisait le tour de la table, le serpent au fond de l'eau, et on se couchait tard, avec le froid, qui faisait son effet sur nous, et aussi la nuit, si proche, enveloppante, les premiers chevreuils dans les taillis, et on se faisait peur, parfois, en remontant le chemin dans le noir, si peu fait pour cela, nous, les Robinson éphémères et heureux.


23.

Du vent. Du sable parfois dans les yeux. L'eau, bleu-gris, qui donne l'impression de remonter le chenal. A la surface, le soleil qui fait comme des millions de petits points. Au fond, encore un groupe de randonneurs.
L'eau, le sable, le ciel. Le très grand dénuement de la baie. Une merveille de pierres qui regarde, qui veille sur la simplicité. Un immense espace nu, qui m'a toujours paru receler les plus profondes vues. Il doit, il devait, avant l'établissement du Mont, y avoir comme une théologie de cette beauté, une essence religieuse du beau.

Qui parle de cela ?


24.

Les choses irrémédiablement vous quittent.


25.

Dans le double éloignement
de soi/du monde
soudain
la boule rouge du feu d'artifice
ma fête, mon regard
comme un enfant
quand on cherchait
le lendemain
les débris calcinés.


26.

Quelque chose va avec
quand rien ne trouve à être dit
une empreinte de soi
sur l'ordre des choses
le ciel gris,
par habitude,
et la pluie en gros
tout au long de la route.


27.

Partout, j'emmène ma tête.
Je la déplace, la fait passer dessus dessous à côté à droite horizontalement, la fait manger et essaye de lui donner des pensées.
A ma tête, j'essaye d'amener des idées que je vais chercher n'importe où, dans le monde, dans le jardin, en voiture, à pied, assis.
C'est une faim, une chasse, encore une poursuite, il me faut trouver quelque chose, ce n'est pas facile.
Parfois, il n'y a rien, et c'est étrange comme tout passe sans laisser d'empreinte, la tête lassée, jusqu'à la nuit.


28. Matin.

NE RIEN JETER DANS LES TOILETTES
MERCI DE VOTRE COMPREHENSION

SPECIALITE DU CHEF
CASSOULET MAISON
13 EUROS

RECOMMANDE PAR
le GUIDE du ROUTARD
2001

A TOUTE HEURE
MOULES FRITES
8 EUROS, 50

je peux aussi fermer les yeux
ça revient au même,
les idées
sont-elles dans les vues errantes ?
qui sont comme des animations.
La rue
les gens du marché
je regarde
comme un songe
et je cherche
la vie ailleurs.

28. Après-midi.

28.8 17:51 +27°
c'est la vie d'une ville
trottoirs neufs - beaux géraniums - syndicat d'initiative - moderne quoi
passants - dames avec sacs - jeans délavés - mère pareille fille - messieurs - chemise rayée - lunettes rondes - content
automobiles - vitres ouvertes - et mercedes - décapotable - petite gloire - j'regarde personne
canas orangés - mouchetés - rouges - moches - incongrus
petit ding dong
rond point - attention - scooter - va m'laisser passer - quel con
moto - tout noir - gros bruit - mais lent - royal - santiag
nouvelle 307 - marche fort - grise - on pourrait s'tromper - avec une autre
remoto - regard sombre - royal - vroum vroum - un peu moins
voitures parking - attendent - comme des chevaux - moins vivant
gros land rover - petit arbre - parfum - rétroviseur
scooter - accélérateur - nerveux - rond point - à fond
famille - manger là - peut-être - on va voir plus loin - les enfants - marre
retrait - 5025 - ticket non - 20 euros - acheter manger
une miette - ouais une miette - j'ose pas - le moineau - hop j'y vais
j'vais m'garer là - mince - fermé - la boulangerie
commence à faire froid - t'as pensé à mon pull - on pourrait boire un coup
citroen - cx - boum boum - casquette - trop bien la musique
ah no food - pas ici - à l'intérieur
police - doucement - regarde partout - les autres - respect
voiture plus - d'un coup - moins de gens - çà retombe - çà s'finit
28.8 19:03 +21°


29.

C'est toujours le début le plus difficile, le point de départ, le point de vue. Parfois, je trouve tout de suite, parfois non. Là, je sens que quelque chose peut arriver. La vue superbe. Des pêcheurs à pied et quelques gamins au milieu des bateaux à sec, la grève, comme toutes ses peintures dans les galeries où l'on voit les hommes, petits, sous un très grand ciel bleu.

Comme ces vieilles dames qui viennent passer le temps sur leur banc. Je suis.

«C'est magnifique ! On a de la chance. Bon, là, c'est marée basse, mais quand même.»

La beauté non interrogée.

«Chaque saison a son intérêt. Il faut être équipé, c'est tout !»

Les chaînes rouillées entre les piliers de pierre, les bouées couchées, blanches et rouges, les aussières, arrimées au quai, le sable humide, les gens, lentement, en regardant par terre, quelques endroits rocheux et les coques, tout en bas de la plage, sur l'eau plate, parmi les dames en train de se mouiller les pieds.

Vers les choses, tous les chemins du monde.

La vie vers la mer. Des centaines d'années de vie vers la mer.


30.

La vie vers la mer
des centaines d'années de vie vers la mer
les bouées couchées, blanches et rouges
les aussières qui pendent
les coques blanches sur la grève sablonneuse
et les vieilles chaînes rouillées dans les algues.

La vie vers la mer
qui présente ses façades blanches
son clocher gris
ses hauteurs de quai
où l'on passe et se repose
dans les regards jetés.


Retour.


SEPTEMBRE

1.

Comme un manège
le grégaire de nos idées

et la nature
pour nos figures
arrêtée.


2.

Je ne peux pas parler
je n'ai pas appris

c'est le fond
mon ennemi

d'abord d'abord d'abord
le monde en moi

mon âme perdue
mon âme échappée

à regarder
tous les endroits du monde

pour quelque chose
qui se composerait

une tête à montrer
si çà ne sert à rien

comme un cimetière
nous serons côte à côte.


3.

Les jours s'effacent
je m'inquiète
comme un malheur
ne pas trouver
sinon cette monotonie au cœur
du monde indéfaisable à mes yeux.


4.

Travailler le matin, pour éviter que les petites tyrannies s'étirent tout au long de la journée, ce serait un bon remède. Trouver quelque chose et être satisfait pour les heures à suivre, se laisser à la marche du monde, s'y glisser, indifférent, manger, écouter les informations, tournoyer autour du désir d'être là, le mieux possible, pour continuer notre vie à trois, les mille préoccupations de nos journées, un petit travail en soi, et tout le reste, le besoin d'écrire, loin, très loin, oublié, cette tâche de penser le paysage, je la retrouverai demain, espérant y apporter une réponse nouvelle, le monde différemment, seulement cinq minutes, ce sera déjà beaucoup, le vol des hirondelles autour du châtaignier, ne pas en parler, ne pas l'écrire, car je serai à la recherche d'un autre paysage, quelque chose d'un peu perdu entre les idées, les hirondelles continueront leur vol, et je reprendrai mes pensées, mon travail, pour atteindre le monde.


5.

Je pensais cette nuit à l'angoisse qui enfle, qui grossit, jusqu'à occulter toute autre chose, et me suis souvenu des étouffements, qui, autrefois, m'obligeaient à de longues promenades dans les forêts. C'étaient des échappées, des fuites, pour essayer de sortir de la vie difficile, un peu comme E. qui s'en allait pleurer sous son chêne, fatigué des mots qui ne servent à rien et de la solitude qui envahit le moi.
Ce qu'on trouvait là, entre les clairières de digitales, les feuilles mortes des châtaigniers, le fond jaune du ruisseau, c'était moins un soulagement que quelque chose qui trouvait enfin à sortir, à affleurer, après avoir été trop longtemps contenu entre les phrases de la vie quotidienne, son non-sens, sa vacuité, de telle sorte que c'était parfois un arbre, parfois un point de vue, toujours en tout cas quelque chose d'un peu plus beau, d'un peu plus remarquable, une vaste étendue, qui nous faisait sentir la dureté de notre vie, non pas pour la dire, n'en n'étant pas capables, seulement l'éprouver, n'ayant plus ni les murs ni les idées des villes pour la contenir.
Voir loin, c'était alors voir en soi, son mal-être, sa pauvreté, ses états d'âme dans les vues embrouillées.
Alors, on aimait les forêts pour ce qu'elles révélaient de nous.


6.

Çà a toujours été mon espace d'écriture, cet éloignement du monde, ce devant soi intraduisible qui interrogeait puissamment la langue.
Dès l'adolescence, je fis taire mes problèmes (les autres, la sexualité) pour entendre cette plus vive inquiétude.


7.

Et d'un coup la conscience ne regardait plus que cet arbre-là, il fallait quelques instants pour s'en apercevoir, on arrivait, il y avait ces arbres surplombant le lac, la pluie qui aplatissait l'eau, on discutait et je savais qu'il y avait quelque part une vue à saisir, et soudain les deux lignes du tronc, deux lignes serpentant sur la blancheur de l'eau, deux traits délicats, sans branche, une idée poétique, être-là, saisi par la belle étrangeté du monde, son inconnue beauté, le regard capté, happé, en arrêtant les mots, oublier tous les arbres, seulement ces deux lignes, captivantes, ne pas les dire, les regarder, merveilleuses, pendant de longs instants, suspendus, accrochés, dans l'intérieur du monde, un diamant solitaire sous une cloche de pluie.


8.

Il pleut encore. J'ai ouvert la porte du garage et me suis assis à l'entrée.
A tous, sous la pluie, le souvenir d'une attente, le regard perdu vers le sol. C'est ce moment là qu'il faudrait comprendre.
Ce n'est pas de l'introspection, plutôt quelque chose à la frange des sentiments humains, une perception animale. Senti mais non ressenti pourrait-on dire, un temps mort, une attente certainement, où s'immisce le temps de la pluie, celui des gouttes sur le bitume, des roues de voitures dans les flaques, des caniveaux soudain remplis, charriant papiers et mégots, celui de l'eau sale, des grosses gouttes tombant d'un rebord, une folie légère, quand les gens se mettent à courir en se criant des encouragements, on s'en amuse, nous les abrités, et nous mentons, quand nous disons que nous n'aimons pas la pluie, quand la tête plonge dans une vision profonde, quand les yeux se fixent sur une partie du monde, la tête non pas interdite, fascinée, mais abritée, être à l'abris de l'eau, un peu hors du monde, hors d'atteinte, couvert, même si l'on sent un peu le froid, les pieds mouillés, après avoir couru, un peu penaud si l'on était seul, un peu fou si l'on était plusieurs, criant, courbant l'échine, rentrant la tête dans les épaules, trouver un abris, rigoler, avant de plonger doucement dans l'humeur de l'eau, la mince pellicule qui fait briller le goudron, on se retire, sans vraiment être en soi, ni en soi ni tout à fait dans le monde, comme un espace entre les deux, à l'abris de la pluie et de nous-mêmes, hors d'atteinte, couvert, sans être autre chose sinon cette attente, cet être qu'on quittera quand la pluie s'arrêtera, parfois plus sociable aussi, quand on s'entasse à plusieurs sous le même abris, pour l'instant la petite musique de l'eau sur le toit, l'averse qui parfois redouble, les gouttes qu'on peut voir sauter après l'impact, les petites perles de mercure sur les feuilles, et quand l'averse vraiment devient forte, on se réveille un peu en disant "qu'est-ce qu'il pleut !", cela nous fait un peu sourire, nos yeux regardent à nouveau, en face d'eux, les gens qui courent, le bruit des voitures, la buée sur les vitres, les couleurs plus vives, une dernière rose au-dessus du muret.


9.

Qu'est-ce que c'est, une image de la ville ? Il n'y a pas de paysage, seulement des images sans rapport les unes avec les autres, hétérogènes, un foisonnement, une idée, quelque chose de direct, les images sont presque entièrement des idées, des signes, des codes, immédiatement interprétables, pas de distance, cet effet de saturation, de remplissement incontrôlable, qui étouffe, au fur et à mesure des rues, on ne regarde pas, on s'y soumet, un rapport un peu pervers, à chaque fois un voyage difficile, on en revient déboussolé, on ne sait pas à quoi çà sert, tout ce flot, ces rivières qu'on a inventées.


10. Après-midi.

C'est qu'enfin il y a un malheur d'être pris dans cette contemplation non réfléchie du monde, tous ces éléments, ces parcelles, ces morceaux, hors de portée, ils sont en nous, pour être saisis dans des versions inouïes de la langue.


10. Plus tard.

J'aimais les phares et les balises, et puis entrer sur la cale de la fenêtre, comme une cathédrale ouverte sur l'immensité de la vue, les parcs à huîtres où s'affairaient les tracteurs comme des jouets, quitter les énormes blocs de granit pour voir entre chaque lame de bois le sol une dizaine de mètres en-dessous, entrer dans un espace libéré des mille petites choses de la ville, la circulation, les habitudes du bord de mer, les gens à flâner, entrer dans l'air de la baie, pris soudain par quelque chose d'impalpable, le sentiment de laisser ces attaches du quotidien, un silence, une odeur, la tête des clous dépassant des vieux bois, les caisses en plastique sur le côté, les dragues rouillées et autres outils qu'on ne comprend pas bien, la hauteur de la digue à marée basse, merveilleux belvédère, le vertige que me donnaient les mouettes quand elles passaient à ma proximité, l'odeur de la vase et les pneus un peu partout, déjà à-demi enfoncés, la rouille des poutrelles métalliques et les gros bastaings en bois, gris de sel et recouverts de goémons, l'eau ruisselante, dégoulinante, descendant la platitude de la vase, parmi les pas, les empreintes, les grosses roches rondes, non encore englouties, comme si elles avaient été jetées là par quelques puissants gamins de la mer, les bouts de ferraille abandonnés, les vieux casiers et l'odeur, l'odeur dans le vent, montante, l'eau par endroits noire et écumante, les pécheurs à pied rentrant dans l'espace blanc du soleil, le petit phare en pierres grises, tout rond avec son énorme lanterne, je me retournais et regardais l'alignement de maisons, l'autre cale, les quelques bateaux couchés, revenir, hésiter à partir, à laisser les mots, quand bien même ils ne dépeignent pas, et, quittant, finalement se dire que l'on n'a pas bien dit.


11.

Un journal du paysage qui ne parle jamais de paysage. C'est le double bind du monde : pour qu'il y ait texte, il faut entrer dans les choses (et il n'y a plus paysage) ; pour qu'il y ait paysage, le monde doit se trouver en dehors des mots (et il n'y a plus de texte).

La langue a son cercle. Elle se construit sur ce qu'elle trouve à l'entour, l'immédiatement disponible. Les mots, comme la main, prennent quelque chose du monde, et sans doute entretiennent-ils un secret commerce avec elle.

Sans les mots, les yeux ne prennent rien. Sans la main, les mots ne pourraient prendre. Le paysage, ce serait cet exercice particulier de la main, pour ramener à soi un au-dela du langage, le non-dicible, c'est-à-dire encore le non-préhensible.

On n'écrit pas sur le loin, là où les parties s'effacent dans le tout. Sur l'impossible de la langue, donc, le paysage.

Souvent, nous détruisons les objets de nos vues. On voit, on prend, et nous ne prenons qu'une écriture imparfaite des choses.

Les choses restent, et plus encore ce qui est loin. Ce qui est loin reste, à nos yeux, hors du langage. Derrière les mots, reste, toujours, ce qu'on ne prend pas.


12.

Découverte 1 : la langue, en tant qu'elle s'intéresse au monde de la sensation, entretient un discret commerce avec la main.

Aller voir chez Piaget néanmoins.

Relire aussi Roger. Une lacune dans son explication : les peintres inventent le paysage, nous apprennent à le voir, on le regarde comme une peinture, etc..., mais pourquoi l'ont-ils inventé ? Pas d'analyse sans ces motifs : le rapport des peintres à la langue, le sentiment d'insaisissable, l'impression d'écrasement du sujet, etc...

Remarque : on voit plus qu'on ne sent un paysage. Il y a deux niveaux :
- sentir/partie/prendre/main ;
- voir/tout/peindre/oeil.

Exemple significatif : le 10, au Vivier et Cancale.


13.

Ce que le mot "arbre" prend de l'arbre ne peut convenir à cette masse de formes plus ou moins rondes, sans tronc, aux multiples tons de vert, une bande un peu foisonnante, bouillonante, limitée par le bas par cette autre masse, l'autre aplat du champ de maïs, vibrant dans le soleil là où les rangées apparaissent, étincelant sur ses côtés, aux teintes brunes sur son dessus, plus loin encore, sur le dos rond de la terre, les petits traits d'une longue clôture, un ensemble de masses noires, rassemblées, laissant parfois deviner une tache blanche, non loin le jaune là où l'herbe a pelé, les pommiers avec leur ombre, un petit effet d'explosion, en-dessous, dans la vallée, le haut miroitant des peupliers, sur le côté le dôme de terre finissant dans une autre masse d'arbres, laissant apparaître derrière elle une bande uniforme, grise, un lointain dessiné par une ligne d'arbres, et, sur la droite, dans un fouillis de verdure, la ferme, l'inclinaison des toits, les pans de tôles, la surface brillante d'un reflet...

Je devrais noter la discussion d'hier avec Loulou. En peinture, pallier le déficit d'informations visuelles. Exemple : la texture d'une feuille comme élément d'un arbre au loin. Comme s'il fallait réintroduire du particulier dans la totalité. C'est un des moyens que lui peut utiliser. Le déficit, aussi comme espace générateur d'une production d'images. Le manque, le flou, comme amorces de l'imaginaire.


13. Après-midi.

On ne prend de l'arbre que l'idée, et on oublie la part restante.
La part restante : quelque chose que doit venir prendre une autre idée.
Écrire : dire la place laissée vacante par la première idée, la part manquante des premiers mots.


14.

Vous ne voyez pas la cabane dont je vous parle. Je ne peux pas la dire, mais ne peux pour autant la taire. C'est un appel, une persévérance, de l'être, de l'écrit, toutes les vues du monde qui montrent les côtés de ma tête, et en bien mieux, les aubépines de Proust.


15.

Les mots ancrent
la face apprise des choses
une nuée d'oiseaux
comment dire
la façon des nuages
pas même une ronce
au-dessus des herbes
comme un pont.


16.

Organiser
plutôt maintenant qu'après
trouver un temps
peut-être en allant
alors
rouler rouler rouler
les ombres et les belles lumières sur la route
la ligne droite
dans les attentions de la tête
pendant qu'en bas
sur le côté
les fossés étirés, balayés, aspirés.


17.

Le paysage, c'est une seconde vers le sol lointain de nos déplacements.


18.

Les mêmes oublis
sur les anciennes routes un peu mortes
nos accords communs avec les pommes rouges
les idées nous suspendent
ailleurs qui ne se trouve pas dans le monde
seulement mes travaux
nos promenades au prieuré
et voir
avec l'étroite bande de mer
Tombelaine dans les nuages.

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